Papa, papa, il y a une femme toute nue

« Papa, papa, il y a une femme toute nue ! »
La nuit des musées vient de se terminer, je me trouvais au musée des Beaux-arts de Bordeaux, m’éloignant de Rolla (Gervex, 1878). Charmante peinture, émoustillant les sens, douce et tendre dans son traitement, provocateur dans son sujet, cruelle pour son histoire.

Hommage à Musset et son poème « Rolla », Marion, cette magnifique femme, expose ses charmes de belle endormie, inconsciente du dernier regard que lui jette son amant, avant son saut de l’ange.

« Papa, papa, viens voir, elle est toute nue ! »
Beau trentenaire, qui eut la décence de piquer un fard pour l’intérêt de son jeune fils, courant vers lui et prenant sa main pour tracter la gêne paternelle vers l’objet du délit. Où, mon dieu, une jeune femme se présente à la vue de tous sa blanche carnation.
Souriant de l’épisode, j’observais, curieux, cet enfant, quand, me toisant de toute la hauteur de ses trois pommes, il s’écria devant une salle complète de spectateurs :
« Si, si, c’est vrai. Viens voir. »
Sublime plaisir.
J’avais la permission de ses yeux innocents de placer les miens sur ce qui brûlait sa curiosité, sur ce qui provoquait son enthousiasme communicateur.
Profitant de l’occasion, son père et moi, lui contâmes l’histoire de l’œuvre.
Épisode charmant.

Qui me fit me questionner sur la nudité, l’art, la vie, l’innocence.
Pourquoi ?
Toujours cette éternelle question.

Pourquoi perdons-nous cet attrait, cet intérêt pour la nudité en vieillissant ?
Non, je reformule ma question.
De petit enfant, ouvrant grand les yeux, surpris et heureux de voir une belle femme, un bel homme, se montrer, à celui d’adulte, rougissant, supportant difficilement les vapeurs occasionnées et l’afflue de sang sur notre face rougeoyante, que s’est-il-passé ?

Pourquoi, comment, perdons-nous cette joie, cette innocence, cet émoi. Ce plaisir innocent.

Je laisse la question du psychisme, de la psychologie à d’autres. Je n’ai ni la prétention, ni l’envie de déblatérer sur les chemins détournés de la conscience, du Moi et du reste. Je ne souhaite que m’interroger.

Mon domaine, ma croix est l’Art. En général. Et l’émotion de l’autre en particulier.
De l’autre ou de moi-même.
Moi-même.
Je ne cache pas que j’aime le nu dans l’art.
Non, en fait, j’aime le nu.
La beauté du corps de l’Homme, celui de la femme et de son pendant masculin.
Le velouté de la chair, le grain de la peau, la courbe d’un muscle.

Le nu m’apporte une sérénité. Je m’abîme dans ma pensée et disparais du monde en contemplant l’éclat d’une nudité dévoilée.
Il m’émoustille. Me coupe le souffle et décharge un torrent d’émotions primaires, animales.
L’envie de posséder.
L’envie de laisser aller.

C’est une paix.
C’est une guerre.

Qu’ai-je donc de différent de cet enfant ?
Qu’ai-je perdu ?
De ce naturel et cette joie, ce plaisir émerveillé devant cette femme dévoilée.
L’absence de gêne, de honte qu’il éprouvait. Qu’il éprouve toujours. J’espère.
Vingt-cinq ans de plus ?
L’adolescence ?
Ma vie d’adulte ? La société et ses règles ?

Je ne sais pas.
J’aimerai retrouver ce plaisir enfantin. Non, encore une fois. Non pas enfantin.
Naturel.
Libéré des autres. Libéré de soi, de ses peurs, de ses envies.
Juste le plaisir de voir une beauté, dormant sous un ciel de dentelle. Délassée de sa nuit à peine finie.

Je suis un sculpteur. Et mon leitmotiv, mon sujet, mon matériau est l’Autre.
L’Homme. Son corps.
Nu.
Dans sa totalité.
Ou non.
Je travaille d’après modèles.
Nu.
Ou non.
La chair ne me gêne plus.
Je me suis libéré depuis longtemps des contraintes sociétales.
Et pourtant, je ne réagirai pas comme ce jeune garçon au musée. Tirant par la main mon père devant le tableau. Plus maintenant.
Et pourtant, la chair, cette carnation offerte ne m’offusque pas. Loin de là.
J’y aspire.
Je n’ai pas de honte à dévisager, à laisser traîner mon œil sur mes contemporains.
Est-ce donc cela, retrouver une âme d’enfant, le pur plaisir sans prétention d’accepter une offrande, de se laisser envahir par la beauté de l’humain.
De la noblesse de la chair.
De ce corps.
Qui vit sous une couche de vêtements.

J’espère, jeune garçon, qu’un jour tu liras ce texte. Il t’est dédié. Merci.

« Papa, papa, il y a une femme toute nue »

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